Zone
Mathias Enard a obtenu le prix Goncourt pour son dernier roman "Boussole". Je lis actuellement l'un de ses précédents romans, "Zone", paru en 2008 chez Actes Sud. La rencontre entre ce livre et moi n'avait pas eu lieu à l'époque ; j'avais lu plusieurs pages et ne l'avais pas poursuivi, décidant de le lire un autre jour, quand je serai prête. Sept années ont passé et la rencontre a eu lieu : les premières pages sont éblouissantes. Comment avais-je pu rater le précédent rendez-vous ? Ces métamorphoses intérieures qui, insensiblement, font de moi une autre personne et donc, une autre lectrice, ne cessent de me surprendre. C'est une expérience banale mais tellement étrange. Je est un autre !
Mais parlons du livre : c'est un voyage incroyable à travers des espaces ( Croatie, Liban, Algérie, Troie ! ...). et des temporalités différentes. C'est une masse historique et romanesque qui prend la forme d'un kaléidoscope. La technique narrative est étonnante car l'auteur parvient en dépit de cette forme dispersée à raconter le sombre passé de son personnage, attaché aux horreurs de toutes les guerres. C'est un livre d'ogre, comme je les aime. Mais je m'accorde régulièrement des respirations en lisant d'autres livres.
J'ai extrait un passage relatant la métamorphose du personnage et de ses compagnons en soldats dans le cadre de la guerre serbo-croate :
Vlaho est un mulot, un loir, une souris ou un rat, et surtout un enfant mâle, la guerre était son élément, car elle était simple, drôle et virile, dans un monde où devenir un homme ne signifiait pas grandir mais s'affûter, se réduire, se tailler comme une vigne ou un arbre auquel on retire petit à petit les branches, la partie femelle, ou la partie humaine, allez savoir, un buis de jardin classique sculpté en forme de guerrier, on aurait aussi bien pu dire en forme de phallus, de fusil, d'archétype du mâle auquel nous cherchions tous à ressembler, fort, adroit, chasseur préhistorique décervelé capable de toutes les forfanteries, bravache, orgueilleux mais soumis au plus fort et au supérieur hiérarchique, méprisant les faibles, les femmes et les pédés, tout ce qui ne lui ressemble pas, en fait, Vlaho, Andrija, les autres et moi petit à petit nous nous sommes transformés en soldats, en professionnels, bien sûr nous écrasions une larme de temps en temps; mais elle était vite cachée et effacée déguisée en sueur ou en fumée dans l’œil, une accolade et voilà, ou du moins c'est ce que nous aurions souhaité, parfois tout s'effondrait, le bouclier d'Achille percé, les belles cnémides arrachées, la lance brisée, et il restait alors juste un enfant nu recroquevillé appelant sa mère ou ses frères gémissant pleurant dans son sac de couchage ou sur son brancard,
Oui , ce livre est une plongée en apnée dans les pensées de cet homme à jamais marqué par son passé de guerrier.